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« Le nouveau conformisme est de ne pas fêter la Saint-Valentin »

Jean-Claude Kaufmann, sociologue et écrivain, revient sur les ressorts de cette fête qui célèbre l'amour, bien que décriée pour son aspect commercial.
Jean-Claude Kaufmann, sociologue et écrivain, revient sur les ressorts de cette fête qui célèbre l'amour, bien que décriée pour son aspect commercial.

C'est le grand jour. Le jour des tourtereaux qui chantent en chœur l'amour. Du célibataire endurci au couple installé, difficile d'y échapper tant le romantisme de ce vendredi 14 février est devenu une figure imposée. Que vous l'attendiez avec impatience ou angoisse, cette fête dit beaucoup des rapports au sein d'un couple dans une société où l'injonction à aimer est permanente. Jean-Claude Kaufmann, sociologue spécialiste du couple, est l'auteur de nombreux ouvrages, dont Saint-Valentin, mon amour (éd. Les liens qui libèrent). Il revient sur la signification de cette fête aujourd'hui tant décriée. 

Le Point : La Saint-Valentin, en célébrant l'amour, célèbre aussi le couple. En a-t-il toujours été ainsi ?

Jean-Claude Kaufmann ©  FRED DUFOUR / AFPJean-Claude Kaufmann ©  FRED DUFOUR / AFP

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann.

© FRED DUFOUR / AFP
Jean-Claude Kaufmann : Il y a 2 000 ans d'histoire de la Saint-Valentin, 2 000 ans pleins de surprises et de retournements. Mais, durant ces vingt siècles, il y en a dix-neuf où c'est plutôt une fête de la jeunesse, des célibataires, de la subversion amoureuse et de la liberté contre toutes les conventions. Il ne faut pas oublier que la Saint-Valentin était un carnaval où l'on se donnait une liberté amoureuse, exactement le contraire du couple. Et puis les autorités religieuses et morales ont combattu la Saint-Valentin. Elle va réapparaître aux États-Unis au milieu du XIXe siècle, qui ont cru inventer la Saint-Valentin à leur manière. Elle va devenir, dès le début, une fête commerciale assez rapidement centrée sur le couple et, aujourd'hui, une fête normative pour ceux qui affichent leur bonheur. Il faut que ça redevienne non pas seulement la fête des couples, mais aussi la fête de l'amour sous toutes ses formes. Il ne tient qu'à nous de la changer.

La Saint-Valentin apparaît comme un passage obligé. Que dit-elle de notre rapport à l'expression du sentiment amoureux ?

Oui, on le ressent comme un passage obligé. Ne pas la fêter serait perçu comme une déclaration de désamour, surtout du côté des hommes qui se sentent contraints depuis qu'ils ont pris l'habitude de fêter la Saint-Valentin, tous les ans, en offrant par exemple un bouquet de fleurs. S'ils ne le font pas l'année suivante, il s'en ressent comme une insatisfaction latente dans beaucoup de couples de la part de la femme. Une insatisfaction à ne pas davantage communiquer. La Saint-Valentin, c'est un peu comme un rattrapage. Ne pas la fêter peut vite devenir la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Donc, oui, cet aspect explique que ce soit une fête dont on aurait bien envie de se débarrasser, surtout du côté des hommes. Un couple, c'est beaucoup de choses, c'est le partage du quotidien, la complicité, la tendresse, un système d'échanges qui est mis au point et tout ça fonctionne assez souvent avec une forme de routine. On ne peut pas se passer des routines dans un couple. Mais ça peut aussi étouffer sans des moments de présence à l'autre et d'attention. C'est aussi ce que manifeste la Saint-Valentin : l'occasion, collective, de montrer qu'on est capable de dépasser le simple quotidien.

A contrario, le couple peut-il s'unir dans le refus d'une fête devenue trop commerciale ? ​​​​​​

Oui, bien sûr. Il n'y a rien d'obligatoire. On peut la fêter une année et pas l'autre. L'aspect contraint et régulier n'est pas une obligation, mais il faut comprendre que le nouveau conformisme est de se présenter contre la Saint-Valentin. C'est devenu une fête commerciale qui risque de le devenir encore plus si ceux qui sont créatifs s'en retirent. L'idéal de la Saint-Valentin était de fêter l'amour et la subversion amoureuse, c'est-à-dire l'inventivité contre les situations établies. À notre époque, si égoïste, si commerciale et si concurrentielle, c'est la plus belle des fêtes et il suffit de s'en emparer pour la fêter à sa façon. Pourquoi la fêter uniquement de façon commerciale ? C'est l'occasion de dire quelque chose. Aux XVIe et XVIIe siècles, c'est le tournant poétique. La Saint-Valentin, c'est alors l'écriture de poèmes. Si elle est commerciale, pourquoi ne pas la changer ?

Un couple qui choisit de ne pas célébrer l'amour est-il hors-norme ? 

Non, ça n'est pas grave. On croit être original en disant : « Je ne fête pas la Saint-Valentin. » En fait, ceux qui s'en réclament sont devenus une majorité dans les grandes villes. Mais ce qui est embêtant, c'est qu'en rejetant son caractère standardisé et commercial, ils rejettent, en même temps, l'expression de l'amour. Ce couple nous dit : « On ne fait pas comme tout le monde, c'est ridicule tous ces alignements de tables le 14 février avec une petite bougie, des cœurs roses, etc. », mais ils se trompent. Le nouveau conformisme, surtout urbain et branché, est de ne pas la fêter.

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Y a-t-il un « effet placebo » de la Saint-Valentin ?

Il y a beaucoup de choses qui sont dures à exprimer dans le couple, et ce n'est pas dans ces moments institutionnels qu'on peut le plus facilement les dire. Par exemple, en étant moins face à face mais plutôt côte à côte, on peut glisser des petites phrases qui permettent un échange. En faisant du sport, par exemple. C'est le refus de l'ordinaire, de la médiocrité, et faire le choix d'aller au-delà dans l'expression du sentiment. Le romantisme justement, c'est le refus de la médiocrité matérielle et commerciale. Il y a, à l'origine de la Saint-Valentin, le refus du commerce qui s'empare de la société. Il ne faut pas oublier que nous vivons dans une société très individualiste où chacun calcule en fonction de ses intérêts. On a envie d'être en couple mais sans rien perdre d'une certaine liberté, or on ne peut pas créer de lien social si on est tout le temps en train de calculer son propre intérêt. La Saint-Valentin, c'est l'occasion d'exprimer autre chose, le désir d'aller vers l'autre. 

Dis-moi quelle Saint-Valentin tu fêtes, je te dirai quel couple tu es ?

Oui, il y a des manières extrêmement différentes. Conventionnelle, par exemple, mais dans laquelle on peut se sentir contraint : on fait le minimum syndical, que ce soit le bouquet de fleurs ou le repas au restaurant. Pour faire simple, c'est assez confortable. Et puis il y a des manières différentes, plus inventives. Cela dépend aussi du moment du couple. Parmi ceux qui ont envie de la fêter à cette époque, il y a les tout nouveaux couples parce qu'aujourd'hui on a tendance à manquer de rituels. Autrefois, cela commençait par les fiançailles puis un mariage. Il s'agissait de rituels bien établis qui marquaient des étapes. Aujourd'hui, on ne se rend plus vraiment compte quand on est tombé dans l'expérience conjugale. Il y a alors comme une demande importante – on peut d'ailleurs inventer ses propres rites –, mais c'est encore plus fort quand on l'inscrit dans un rituel collectif. On s'en rend compte pour les jeunes couples. Souvent, ça peut être original : on m'a un jour expliqué qu'un couple dessinait des petits cœurs en ketchup sur un plat à partager. Si c'est un peu dérisoire, on marque symboliquement quelque chose qui ne sera pas vécu de leur part comme un conformisme mais comme une chose importante.

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