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« La Chambre bleue », Mathieu Amalric respecte Simenon

Un film imparable et presque chabrolien où l’acteur-réalisateur suit la voie du romancier à sa manière non sans adresser quelques clins d’oeil à Maurice Pialat.

Au début, on pense tenir le coupable, que la police interroge, mais on ignore encore qui est la victime. Julien (Mathieu Amalric) a-t-il tué sa maîtresse, Esther (Stéphanie Cléau), la brune pharmacienne de cette petite ville paisible, ou bien Delphine (Léa Drucker), sa blonde épouse ? Le mystère subsiste un temps. Enfin, un temps mesuré, car « la Chambre bleue » est un film bref (1h15), orgueilleusement bref. Ce qu’il a toujours été, à différents égards, il n’a même jamais été question qu’il en soit autrement, puisque le projet est né d’une demande faite par le producteur Paulo Branco à Mathieu Amalric. Qui se souvient :

« Je m’escrimais depuis deux ans et demi sur une adaptation du « Rouge et le Noir » quand Paulo m’a demandé si je n’avais pas une idée de film à réaliser en trois semaines. Très vite, j’ai regardé les livres que j’ai chez moi, en cherchant un pas trop épais, et je suis tombé sur « la Chambre bleue », depuis des années mon Simenon préféré, mais que jamais auparavant je n’avais songé à adapter. »

A ce roman, Maurice Pialat avait pensé lui aussi. C’était avant qu’il ne réalise « Police » (1985), ce que bien sûr Amalric n’ignore pas. Il s’est bien gardé de chercher à en savoir davantage mais, ayant revu « Loulou » (1980) et compris ce qui avait pu intéresser Pialat, il a filmé un plan des amants enchevêtrés sur le lit de la chambre bleue, identique à celui d’Isabelle Huppert et Depardieu dans « Loulou ».

Mathieu Amalric (Alfama Films)

Mathieu Amalric (Alfama Films)

Un hommage, un clin d’oeil parmi beaucoup d’autres : c’est en souvenir de Stendhal que le personnage se prénomme Julien, des images de « l’Atalante » de Jean Vigo apparaissent de manière presque subliminale dans le film, avec la musique de Maurice Jaubert, tous éléments dont il importe peu que le spectateur les repère ou non. En revanche, l’enchaînement des faits, la marche de l’enquête, la mécanique de la justice, tout cela doit être implacable : Amalric et Stéphanie Cléau, sa compagne, ont écrit le scénario avec la conviction que l’erreur à commettre serait de ne pas être fidèle à Simenon. Alors, l’architecture du récit, les deux temps de l’histoire, tout provient en droite ligne du livre. Et avec l’aide de la police scientifique, de médecins, de juges, de greffiers, les scénaristes ont établi un dossier complet de l’affaire criminelle, avec photos, croquis, hypothèses, de sorte qu’à l’écran tout soit imparable.

Une des adaptations de Simenon les plus originales et fortes jamais réalisées

Ce souci de réalisme, cette volonté de précision ont conduit aussi Amalric à revoir des films d’Alain Resnais, pour tout ce qui avait trait à la conjugaison de différents temps de récit (« Hiroshima mon amour », « Je t’aime, je t’aime »), mais aussi de grands films noirs : « Si j’ai revu les films de Jacques Tourneur, de Fritz Lang, de Howard Hawks, de Preminger, si je les ai montrés à tout le monde, c’est aussi pour se laver les yeux, pour évacuer toutes les questions liées au cinéma, dit d’auteur, dans la mesure où Simenon vous oblige à vous situer toujours au premier degré. »

« Dans mon travail de metteur en scène, je m’appuie beaucoup sur mon expérience d’assistant réalisateur et d’assistant monteur, et je ne distingue pas le geste du producteur de celui du réalisateur : le budget décide aussi de ce que sera le film. Et puis quoi, il ne faut pas prendre six mois pour filmer un livre écrit en onze jours ! »

Quatre semaines de tournage étaient prévues, un apport d’Arte a permis d’en ajouter une. Le résultat est saisissant. Notamment les scènes d’interrogatoire dans le bureau du juge (Laurent Poitrenaux), d’une précision haletante, et celles du procès, filmées au palais de justice de Baugé, dont la salle, comme cela se trouve, est précisément tendue de bleu et piquée d’abeilles dorées, semblable en cela à la chambre des amants. La production n’étant pas riche, il a été fait appel aux bonnes volontés locales : « L’hôtelier, la femme de chambre, le médecin du village, entre autres, jouent leur propre rôle. Ce n’est pas uniquement une question d’argent : déposer dans un procès n’arrive tout au plus qu’une fois dans une vie, donc tous ceux qui se présentent devant la cour sont des débutants... » Cette vérité-là est aussi celle du film, qui s’impose dès à présent comme une des adaptations de Simenon les plus originales et fortes jamais réalisées.

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Mercredi 25 mars à 20h55 sur Arte. Drame policier français de Mathieu Amalric (2014). Avec Mathieu Amalric, Léa Drucker, Stéphanie Cléau. 1h15. (Disponible en replay jusqu’au 7 avril sur Arte.tv).

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